«La laïcité n’est pas une arme, c’est un pacte»
INTERVIEW – Dans un entretien au JDD, le ministre de l’Education Vincent Peillon explique les raisons de la charte de la laïcité à l’école, affichée à partir de lundi dans tous les établissements publics.
Pourquoi afficher une charte de la laïcité dans les écoles?
Parmi ses nombreuses missions, l’école doit enseigner les valeurs de la République, nos valeurs communes. L’article premier de notre Constitution affirme que la République est indivisible, démocratique, sociale et laïque. L’école doit enseigner ces valeurs, expliquer leur signification, rappeler leur histoire. Car si on ne les enseigne pas, il ne faut pas s’étonner après qu’elles soient méconnues ou même ignorées. Cela vaut pour la laïcité. Plus profondément, la crise que les Français traversent, les interrogations qui sont les leurs sur leur identité, avec toutes les dérives que nous connaissons depuis des années, sont liées en grande partie au fait que l’on ne connaît plus assez nos valeurs, qu’on ne les partage pas assez, qu’elles ne font plus ni mémoire, ni lien, ni projet. La refondation de l’école de la République porte un projet de refondation républicaine.
Qu’entendez-vous par laïcité?
Une exigence de raison, de justice et de paix. C’est un droit, c’est aussi une histoire et une philosophie. Trop de gens ont aujourd’hui une représentation erronée de la laïcité. Ils la perçoivent comme un interdit, comme une arme non d’inclusion mais d’exclusion, non de respect mais de stigmatisation. Certes la laïcité fixe un certain nombre d’obligations, de limites et de règles?: le respect des autres, la neutralité de l’État, des espaces dans lesquels on ne fait pas de prosélytisme, la distinction du savoir et de la croyance. Mais elle le fait en s’appuyant toujours sur nos valeurs?: la liberté, l’égalité, la fraternité. Jamais sur la violence, la contrainte et la haine. La laïcité doit permettre à chacun de s’émanciper, de s’épanouir et de trouver sa propre liberté.
«Nous allons revoir les programmes du cours préparatoire jusqu’à la terminale.»
Il ne s’agit pas d’une laïcité offensive?
Je dis souvent que la réussite de tous les élèves passe par la reconstruction d’un «commun» entre les enfants de France. La laïcité permet ce «commun». À ce titre, si elle impose une obligation de neutralité religieuse et politique, elle assume toutefois des valeurs?: liberté de conscience, respect de la personne humaine, égalité filles-garçons, rationalité, etc. Assumons-les. Défendons-les. Enseignons-les. Mais plutôt qu’une arme et une défiance, voyons-la comme un pacte de confiance où chacun d’entre nous accepte qu’il y ait un espace commun dans lequel nous devons réserver un certain nombre de nos opinions personnelles, et où en contrepartie personne ne doit être inquiété pour une opinion, une croyance ou une appartenance. La laïcité libère, mais elle garantit et protège aussi.
Où sera affichée cette charte?
Elle va être apposée de façon visible dans tous les établissements scolaires publics du primaire au lycée. Une circulaire sera adressée à tous les directeurs d’école, principaux, proviseurs, recteurs, leur demande de mettre en œuvre, autour de la charte, une pédagogie de la laïcité. D’autre part, nous prenons les dispositions nécessaires pour que la devise de la République, liberté, égalité, fraternité, soit apposée sur toutes les façades des écoles publiques et privées sous contrat, de même pour qu’on les pavoise avec les drapeaux français et européen. Enfin, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen doit aussi être affichée de manière visible dans les écoles.
«La laïcité n’est contre aucune religion. Elle rassemble, elle ne sépare pas.»
Comment enseigner la laïcité?
Un texte de commentaire de la charte, article par article, sera disponible pour aider les professeurs, les CPE, les chefs d’établissement à se l’approprier. J’ai par ailleurs demandé à ce que ces notions soient enseignées dans les nouvelles écoles du professorat et de l’éducation, et un module numérique à destination des professeurs est en cours de finalisation.
N’y a-t-il pas un risque pour que cette laïcité dissimule une certaine islamophobie?
Surtout pas! La laïcité n’est contre aucune religion. Je vois bien que certains qui prétendent désormais défendre la laïcité et la République, après les avoir toujours combattues, veulent en faire des doctrines d’intolérance et de haine. Elles sont tout l’inverse. La laïcité rassemble, elle ne sépare pas. La laïcité libère, elle n’opprime pas. La laïcité respecte, elle ne stigmatise pas. La laïcité pacifie, elle ne brutalise pas. Elle offre un espace préservé et neutre dans lequel on doit donner à chacun, quelle que soit sa religion, quelle que soit son origine sociale ou géographique, les moyens de choisir et de construire sa vie. Comment le fait-on? Par la connaissance, par l’exemple et par le respect. Cette charte est aussi notre façon de rappeler que la laïcité exige une éthique personnelle. Cette éthique, les professeurs la partagent et la portent haut. Je veux les conforter et leur manifester ainsi mon soutien et celui de la nation.
La loi de 2004 interdit clairement le voile à l’école, pourquoi le rappeler dans la charte?
Nul n’est censé ignorer la loi, c’est le principe républicain. Encore faut-il faire connaître la loi! D’où la nécessité de rappeler dans la charte que le port de tous les signes ostentatoires manifestant une appartenance religieuse est interdit. Mais nous préférons toujours convaincre que contraindre. Pour un professeur, l’exclusion n’est jamais une victoire?: c’est toujours un échec. La charte est ferme, intransigeante sur les principes, elle dit clairement les choses?: personne ne peut, parmi les enseignants et le personnel, afficher ses convictions politiques ou religieuses à l’égard d’enfants. Inversement, aucun élève ne peut se prévaloir d’opinions privées pour contester un enseignement. Mais l’enseignant doit toujours expliquer à l’élève pourquoi.
«Pour un professeur, l’exclusion n’est jamais une victoire?: c’est toujours un échec.»
Justement, pourquoi était-il urgent d’alléger les programmes d’histoire-géographie?
Parce que de l’avis de tous ils étaient surchargés et posaient de nombreux problèmes, comme on a pu s’en rendre compte lors des épreuves de juin du brevet et du baccalauréat. Comme il y avait, chose rare, unanimité, nous avons procédé à quelques aménagements en attendant un travail plus complet qui va commencer dès cette année.
Vous lancez une grande refonte des programmes, tout est-il à revoir?
Les programmes tels qu’ils sont conçus sont trop lourds, sans lien avec le socle et les évaluations, peu adaptés aux connaissances d’aujourd’hui, pas assez organisés et progressifs, mélangeant sans distinction l’essentiel et l’accessoire. Nous allons revoir les programmes du cours préparatoire jusqu’à la terminale. Le Conseil supérieur où siègent, aux côtés des personnalités qualifiées, des députés, des sénateurs, des membres du Conseil économique et social travaillera dans la transparence nécessaire à l’égard de la nation. On doit se poser la question?: qu’est-ce qui est essentiel d’apprendre à un enfant d’aujourd’hui, sachant qu’il sera un adulte dans la deuxième moitié du XXIe siècle. Cela ne peut plus être la reproduction de ce que nous faisons depuis des années. Ce ne sont plus les mêmes besoins, que ce soit pour les langues étrangères, le numérique, l’approche des métiers, pas les mêmes méthodes non plus. Et en même temps il ne faut pas céder aux modes. La maîtrise des savoirs fondamentaux, l’accès au meilleur de la culture et à l’esprit critique, le développement des compétences cognitives et comportementales restent essentiels et prioritaires. Un grand chantier s’ouvre auquel je veux associer tout le monde, car c’est une clé de la réussite pour demain.
Retrouvez la charte de la laïcité telle qu’elle sera affichée dans les écoles publiques.
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Russell Hart
2013/09/10
Contestacion de Alexis Corbière FdG au laicisme du ministre Pellon
Depuis ce matin, une charte de la laïcité va être affichée dans les établissements scolaires publics. Pourquoi pas ? cela peut occasionner un prétexte pour débattre de la laïcité avec des élèves… C’est toujours cela. Je ne méprise pas la démarche. Mais est-ce le seul terrain sur lequel doit se mener la bataille (car cela en est une) pour faire vivre la laïcité à l’école ? Je ne le crois pas. Il est déjà une réalité que nul ne doit laisser dans l’angle mort : il y a aujourd’hui plus de 17% des jeunes français qui sont dans des écoles privés (près de 13,8 % dans le primaire et plus de 20 % dans le secondaire). Quand on est attaché à la laïcité, c’est-à-dire cette idée que l’on peut « vivre ensemble » pour faire société, et que l’on a la conviction que cela commence dès l’école qui doit être le lieu où se retrouve, à égalité, tous les enfants de la République, la fréquentation à la hausse de l’école privée est un constat d’échec.
En écrivant cela, je n’accable pas les familles qui parfois fuient des établissements publics en voie de détérioration. Mais, je considère qu’une politique républicaine ne peut rester inactive devant cette réalité. Car le pire est que c’est avec de l’argent public que se développe cette concurrence déloyale entre établissements publics et privés. Il me semblerait inacceptable que l’on interdise aux familles qui le souhaitent d’inscrire leurs enfants dans des écoles privés. Plusieurs raisons peuvent le justifier et notamment les convictions spirituelles de la famille, mais cela ne doit pas être financé avec de l’argent public.
Pour ma part, je reste attaché au vieux slogan (mais combien d’actualité) : « A école publique, fonds publics, à école privée, fonds privés ». Depuis la loi Debré de 1959 (et beaucoup d’autres ensuite) l’Etat met la main à la poche pour financer les établissements privés, qui sont d’ailleurs très majoritairement confessionnels (à plus de 96 %). Ainsi, ce sont près de 10,5 milliards d’euros d’argent public qui financent le privé. Peut-on être réellement laïque et rester silencieux sur cette aberration ? Comment réclamer les respect de la loi de 1905 quand elle est piétinée au quotidien ? C’est quasi impossible. Lorsqu’une commune finance des transports publics pour tous les citoyens, elle ne rembourse pas le taxi de quelques uns ? Alors pourquoi le faire pour l’école, socle pourtant de la République ?
J’ai utilisé cet exemple (parmi d’autres) car c’est important d’être concret. La laïcité n’est pas une valeur abstraite qui s’affiche c’est surtout un concept qui se décline dans la pratique, par des prises de décisions politiques courageuses.
Aussi, il ne suffit de demander aux personnels de l’éducation comme aux élèves une bonne conduite, il faut aussi donner l’exemple :
Par exemple, l’abrogation de la loi Carle se fait toujours attendre (et qui permet aux écoles privées d’être défiscalisées).
Par exemple, il faut rétablir la gratuité de l’éducation pour en sortir toutes les mannes marchandes, contrairement aux choix fait avec la mise en place des rythmes scolaires qui taille la part belle aux structures privées.
Par exemple, il faut à l’instar des collectifs anti pubs relayer les campagne de lutte contre l’offensive des marques à l’école.
Par exemple encore, il faut récupérer appliquer strictement le principe fonds publics à école publique afin que de récupérer les 18,7% du budget de l’éducation nationale qui partent chaque année dans les écoles privées, à 94% confessionnelles.
1377518716_La-charte-de-la-laicite-bientot-a-l-ecole_grand.jpgEnfin, cette Charte sera-t-elle publiée dans les trois départements d’Alsace Moselle, régit par le scandaleux Concordat, qu’il faudrait abroger, concernant les relations avec les confessions ? A cause de ce dernier, la loi de 1905 n’est pas une réalité sur l’ensemble du territoire de la métropole. Il y a là une contradiction, car si cette Charte y était aussi affichée, elle serait tout simplement complètement obsolète. Je souligne que la Charte de M. Vincent Peillon assure dans son article 1 que la République « assure l’égalité devant la loi, sur l’ensemble du territoire ». Belles paroles. Mais, concernant la laïcité, ce n’est précisément pas vrai.
Pour nous, au Parti de Gauche, la laïcité n’est pas un gadget qu’on agite, ou que l’on affiche (en reprenant ce qui était généralement contenu dans les règlements intérieurs) pour faire oublier les conditions déplorables de la rentrée scolaire ni les dérives du Ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, qui n’hésite pas, par exemple, à se rendre au Vatican pour assister à la canonisation d’un ancien prêtre, alors que, selon mois, un Ministre devrait décliner ce type d’invitation. La laïcité est l’unique garant de la République française et de l’égalité. Elle ne se limite pas aux comportements inacceptables (et finalement assez limités) de quelques élèves provocateurs sous la pression d’un obscurantisme religieux. Comme enseignant, je me souviens notamment l’an passé de discussions enflammées concernant le m»ariage pour tous». Plusieurs d’entre eux, et de différentes confessions, s’opposaient à cette loi. Tranquillement, comme pédagogue et enseignant, j’en ai parlé avec eux en leur faisant savoir qu’ils avaient le droit d’être opposés à cette loi, mais que j’attendais d’eux des arguments dont nous pouvons débattre collectivement et non des vérités révélées, indiscutables, face auxquelles aucune démocratie n’a prise. Je crois à cette occasion avoir fait comprendre à mes élèves l’enjeu de la laïcité. J’ai effectué mon métier d’enseignant, sans évoquer une Charte, mais en m’appuyant sur les lois et notre déclaration des Droits de l’Homme.